Quand la Haine devient Prime Time
En France, les paroles racistes ne rampent plus dans l'ombre des arrière-salles : elles
paradent désormais en pleine lumière, amplifiées, légitimées, industrialisées sur au moins
deux antennes de télévision qui, chaque jour, s'acharnent sans vergogne contre les
minorités vivant sur ce sol. Le racisme n'est plus un virus clandestin — il est devenu un
programme télévisé.
Ainsi, au cours d'une seule émission d'une heure sur CNews, le mot immigrés a été
prononcé trente fois — trente coups de marteau frappant le même clou rouillé, chaque
occurrence soudée à un adjectif sombre comme prison, délinquance, danger. À ce rythme,
le mot cesse d'être une réalité humaine pour devenir une arme rhétorique, un couteau que
l'on aiguise devant des millions de téléspectateurs.
Mais ces prismes langagiers — ces lunettes déformantes que l'on pose de force sur le
réel — ne s'arrêtent pas aux portes de CNews, qui détient la palme noire de ce racisme
banalisé. Le même venin, dilué ou non, coule aussi sur LCI et BFM. Si le racisme n'est pas
une opinion en France parce que la loi en vigueur le réprime, force est de constater que
sur ces trois chaînes, chaque émission ressemble à un appel voilé à s'en prendre à moi
En tant que Noir, en tant qu'Arabe — comme si mon existence même était un problème à
résoudre sur un plateau de télévision.
La lepénisation des esprits n'est plus une métaphore : c'est un diagnostic clinique. Elle a
déjà traversé les digues du bon sens au point que l'immigré est devenu le bouc émissaire
universel, la poubelle commode où l'on déverse toutes les angoisses d'une société qui
cherche un coupable plutôt qu'un miroir. Chômage ? L'immigré. Insécurité ? L'immigré. La
pluie, la grippe, le retard du RER ? L'immigré.
Quand un soi-disant philosophe — car il faut un certain courage pour déshonorer ce
titre — ose évoquer la tribu primitive pour désigner un maire démocratiquement élu en
Seine-Saint-Denis, en heure de grande écoute sur CNews, ce n'est pas un dérapage :
c'est la preuve que les digues ont cédé, que le lit de la rivière est désormais celui de la
boue. Les propos racistes ne sont plus des accidents de langage — ils sont devenus deslabels télévisuels, des marques de fabrique, des formats éditoriaux où la haine est
emballée proprement, présentée avec une cravate et un micro.
Et Madame Lévy, dans ses déclarations, n'y allait pas non plus avec le dos de la cuillère —
ses mots tombaient comme des pierres lancées depuis un balcon confortable, visant ceux
qui n'ont pas les mêmes tribunes pour répondre.
Et puis il y a les chiffres — ces chiffres qui ne mentent pas, que seule la froideur du
comptage peut révéler dans toute leur obscénité.
Un chercheur, armé de sa patience et de son stylo, s'est livré à une archéologie du venin.
Son constat est vertigineux : en l'espace d'un seul mois d'émissions, dans l'antre de
Pascal Praud et de ses acolytes — cette meute bien habillée qui part chaque matin à la
chasse à l'étranger comme d'autres partent à la chasse au renard — le mot Algérie a été
prononcé 350 fois. Le mot immigrés, lui, a résonné 600 fois. Six cents coups de gong.
Six cents piqûres d'aiguille dans la même plaie.
Ce ne sont plus des émissions d'information. Ce sont des usines à ressentiment, des
chaînes de montage où l'on fabrique à la cadence industrielle la peur de l'autre, la
méfiance du voisin, le rejet de celui dont le nom sonne différemment. Chaque plateau
ressemble à une batterie de chasse tendue à l'horizon, et l'étranger en est le gibier
désigné.
Mais le plus vertigineux — le plus révélateur de ce que cette mécanique a d'intentionnel —
c'est le sort réservé au mot musulman. Au cours d'une seule émission d'une heure chez
Pascal Praud, ce mot a été martelé 150 fois. Cent cinquante fois en soixante minutes. Soit
deux fois et demie par minute. Comme un tambour de guerre qui bat sans relâche pour
tenir les troupes en état d'alerte permanente, pour que jamais l'auditeur ne retrouve son
calme, jamais sa lucidité, jamais sa capacité à distinguer un être humain d'un concept
menaçant.
Ce n'est plus du journalisme — c'est de la percussion idéologique. Un matraquage. Le
mot revient si souvent qu'il finit par perdre toute chair, toute humanité, pour ne plus
désigner que l'ennemi abstrait dont on a besoin pour donner un sens à sa colère. Le
musulman de Pascal Praud n'est pas un voisin, un collègue, un père qui emmène ses
enfants à l'école — c'est une ombre projetée sur un mur, agrandie, déformée, rendue
monstrueuse à force d'être répétée.350 fois l'Algérie. 600 fois l'immigré. 150 fois le musulman en une heure. Si ces mots
étaient des balles, on parlerait de tir de saturation. Si c'était de la chimie, on appellerait
ça une solution saturée — au-delà du point où tout cristallise, où toute nuance précipite
au fond et où ne reste en surface qu'un dépôt dur, amer, impossible à dissoudre.
Car c'est bien là l'objectif — non pas informer, non pas débattre, non pas chercher la vérité
avec ses aspérités et ses contradictions — mais saturer les cerveaux jusqu'à ce que la
haine devienne un réflexe, jusqu'à ce que l'étranger devienne instinctivement un danger,
jusqu'à ce que la xénophobie se loge dans le corps comme une seconde nature, aussi
automatique qu'un battement de cœur.
Ce que Pascal Praud et ses semblables construisent émission après émission, c'est une
cathédrale de la peur — bâtie brique par brique, mot par mot, chiffre par chiffre. Et
chaque matin, des millions de téléspectateurs entrent dans cette cathédrale sans savoir
qu'ils viennent y apprendre à haïr.
Mais il est des hypocrisies qui ne se contentent pas de dépasser les bornes — elles les
franchissent avec élégance, le sourire aux lèvres, en rajustant leur cravate. Elles atteignent
ce stade rare et nauséabond que l'on pourrait appeler la plénitude du cynisme en
gestation : ce moment où le mensonge devient si accompli, si poli, si bien habillé qu'il finit
par se prendre lui-même pour la vérité.
Monsieur Bolloré, convoqué devant une commission sur l'audiovisuel public, a donc
déclaré — non sans un sourire qui valait tous les aveux — qu'il priait avec ses frères
musulmans. Une révélation. Une confidence spirituelle offerte aux parlementaires comme
on jette une pièce dans une fontaine. Cela nous a fait, comme on dit, une belle jambe.
Car c'est précisément sur ses chaînes, dans les colonnes de ses journaux, que chaque
jour, à heure fixe, le musulman est présenté comme une cinquième colonne — cette
expression militaire qui désigne l'ennemi infiltré, le traître tapi dans l'ombre, celui qui ronge
la nation de l'intérieur. C'est sur ces mêmes antennes qu'un homme a pu affirmer, sans
trembler, sans rougir, que Jean-Luc Mélenchon n'est pas un Français historique —
cette phrase dont le venin particulier rappelle, à soixante-dix ans de distance, le
vocabulaire du grand maître de l'Allemagne nazie, celui qui traquait les identités, qui pesait
les appartenances, qui décidait qui était vraiment allemand et qui ne l'était pas.La phrase a été dite. Elle a flotté dans l'air climatisé d'un studio de télévision française.
Personne n'a bondi. Personne n'a coupé le micro. Elle s'est posée comme une feuille
morte sur le parquet ciré d'un plateau, et les débatteurs ont continué, imperturbables,
comme si de rien n'était — comme si les mots n'avaient pas de mémoire, comme si
l'histoire n'avait pas de cicatrices.
Plus de soixante-dix ans après le décor de guerre, après les ruines, après les serments
solennels de plus jamais ça gravés dans le marbre des mémoriaux, les idées que l'on
croyait enterrées sous les décombres de la barbarie remontent à la surface. Lentement.
Méthodiquement. Habillées en débat, maquillées en liberté d'expression, diffusées en
haute définition.
Ce qui était inacceptable est redevenu acceptable. Ce qui était indicible est redevenu
dicible. Ce qui était une honte est redevenu une opinion. Et la France — cette France des
Lumières, cette France des droits de l'homme gravés au fronton de ses mairies — dispose
désormais de médias puissants, financés, organisés, pour diffuser ces idées, les
distiller dans les foyers, les déposer chaque soir dans les têtes fatiguées de
téléspectateurs qui n'ont pas toujours les armes pour les reconnaître.
Voilà où nous en sommes.
Pas au bord du gouffre — dans la pente qui y mène, avec des chaînes de télévision qui
font office de lubrifiants, et un milliardaire qui prie avec ses frères musulmans le dimanche
pendant que ses plateaux les désignent à la vindicte populaire le lundi.
L'histoire a un nom pour ce processus. Elle en a aussi un pour ceux qui l'ont laissé faire.
Maguet DELVA Journaliste, écrivain du journal LA MAISON
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